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Documents de Limuru 2007

Publication 1:
Discerner ce que Dieu fait aujourd'hui parmi les siens: - Quelques réflexions personnelles

Wonsuk Ma, Oxford Centre for Mission Studies

Forum chrétien mondial
Novembre 2007, Nairobi (Kenya)

1. Introduction

A réfléchir sur notre cheminement personnel mais aussi collectif, nous constatons à quel point la race humaine a fait de remarquables progrès dans tous les domaines de la vie, notamment depuis une centaine d'années. Dans une perspective plus spécifiquement chrétienne, Dieu a également révélé son dessein pour sa création ainsi que sa volonté de mener ce plan à terme. Dans cette économie divine, Dieu a gracieusement invité le peuple de Dieu – collectivement appelé « Eglise » – à s'associer à son entreprise de restauration de sa création.¹

Je voudrais, au fil de quelques réflexions, considérer ce qui s’est passé au cours de ces cent dernières années pour faire ressortir ce que Dieu a fait avec son peuple, ses « partenaires en mission ». Cela nous permettra de comprendre en termes simples les deux thèmes principaux de notre réunion : la mission est ce à quoi nous sommes appelés en relation au monde et à la création de Dieu ; et la relation qui existe entre nous, membres du peuple missionnaire de Dieu, c'est celle d’« Eglise ensemble » dans l'unité.

Je commencerai par parler de moi-même avant de parler des autres, et je commencerai aussi par évoquer le passé avant d’en venir au présent. Tout cela, je le fais en tant que chrétien de seconde génération : j'ai grandi dans une famille où le christianisme était toujours considéré comme « bizarre » et anormal. Cette expérience, je la partage avec nombre de mes amis du monde non occidental. A la fin de chaque section, j'ajouterai quelques commentaires sur ce que j'ai personnellement appris de ce que Dieu fait avec son peuple. Dans cette réflexion, j'évoquerai ce que j'ai moi-même vécu, mon orientation culturelle et ethnique personnelle en tant que Coréen et mon expérience chrétienne de pentecôtiste. J'adopterai donc un style plutôt narratif.

Comme l’une de mes amies va parler des tendances nouvelles et émergentes du christianisme actuel, je prendrai bien soin de demeurer dans les limites que je m'impose sans déborder sur ce qu'elle va dire. Un autre collègue évoquera les problèmes relatifs au discernement concernant la place de l'Eglise dans la mission de Dieu, et il pourra nous ouvrir des perspectives d'avenir. Cela dit, malgré tous mes efforts, j'avoue que je risque parfois de marcher sur les brisées de mes collègues.²


2. Qu'avons-nous appris?

D’après ce que nous pouvons observer, que pouvons-nous dire de ce que Dieu a fait avec son peuple au cours de ces 100 dernières années? Et qu'est-ce que cela nous apprend sur son intention et sur la réponse que nous y avons donnée?

2.1 Le Christ est ce qu'il peut arriver de mieux dans notre vie

Ma première rencontre avec la vérité chrétienne fut extrêmement personnelle et réelle. J'avais été « bon élève » à l'école du dimanche et les activités de l'Eglise faisaient partie de ma vie hors de l’école, car je ne me rappelais pas grand-chose de ce qu'avait été la guerre de Corée, sans parler de l'impitoyable occupation japonaise d'avant la guerre. Lorsque j'étais adolescent, ma mère décida un jour d'emmener ma jeune sœur, qui avait eu la polio, dans une croisade de guérison organisée dans une ville voisine. Il fallut se lever tôt (à 5 heures du matin !) pour aller participer dans l'église à la réunion de prière, qui avait lieu aux aurores. Ma première réaction fut de penser : « Ce n'est pas sérieux ! Elle croit que Dieu va guérir ma sœur, alors que mon oncle (un chirurgien !) la juge inguérissable ! » Et puis je me suis rendu compte que tout ce que j’avais appris à l'école du dimanche n'était peut-être pas, après tout, que des « histoires de bonne femme » ; peut-être était-ce vrai, puisque Maman amenait ma sœur à ce Dieu dont on nous parlait. Je n'avais jamais entendu parler d'un Dieu qui pouvait faire et faisait ce genre de choses, et bien d'autres encore, et qui, en tant que Christ, était en fait mort à ma place. Si ma sœur n'a pas été vraiment guérie, comme nous l'espérions, ma conversion était bien entamée. La venue du Christ dans ma vie était devenue l'expérience qui devait déterminer radicalement le reste de ma vie.

La mission chrétienne commence par cette conviction : Christ est unique, et son offre de salut l’est aussi. C'est pour cela que ma mère mettait tant de zèle à amener à l'église les gens qu'elle connaissait. S'il est vrai qu'elle était nouvelle venue dans l'Eglise, qu’elle était, depuis qu'elle avait épousé mon père, la seule chrétienne dans une famille quasiment non religieuse, elle fut toujours convaincue qu’elle était le seul membre de la famille à mener une « vraie vie ». Les premiers fruits de son engagement missionnaire, ce furent d’abord nous cinq, puis mes cousins, et plus tard encore mon père et ma grand-mère, qui étaient pourtant les plus virulents à critiquer sa foi. Pour elle comme pour nous, cela prouvait à l'évidence qu'il n'y avait pas mieux que ce Dieu et que nous appartenions à une heureuse élite dans ce pays bouddhiste : nous avions la vie éternelle, et nous étions enfants de Dieu ! Ce Dieu continuait à nous prouver son amour et sa miséricorde, et ma mère finissait toujours par avoir recours à lui quand plus rien d'autre ne marchait.

L’un des moments les plus critiques de ma vie fut quand mes deux parents furent gravement malades : pour aider mes jeunes frères et sœurs à poursuivre leurs études, j’ai dû arrêter provisoirement d’aller au lycée et abandonner l'espoir d'aller à l'université. La seule « bouée de sauvetage » qui soutenait ma mère était une petite Eglise pentecôtiste connue pour sa « prière des larmes ». Désespérés (et, je le supposais, convaincus), ces gens bravaient le froid de l'hiver et les ténèbres de la route pour « s'accrocher » au seul espoir qui leur restait pour survivre au quotidien. Après la réunion de prière au petit matin, ma mère reprenait le chemin de la maison, toujours dans l’obscurité, se demandant ce qu'elle allait pouvoir donner à manger à ses cinq enfants. Un jour, se rappelle-t-elle, elle avait allumé le feu, « dans un geste de foi », et avait mis de l'eau à chauffer ; elle entendit un choc à l'extérieur, devant la porte. Elle se précipita pour l’ouvrir et trouva un sac de riz ; deux ombres disparaissaient furtivement dans l’obscurité. Pour elle, c'étaient, et ce sont encore, des anges, et Dieu avait miraculeusement pourvu à ses besoins. Des histoires de ce genre se sont répétées tout au long de sa vie.

La réalité du message chrétien, bonne nouvelle du Christ annoncée aux pauvres (cf. Luc 4,18-19), c'est quelque chose que ressentent tout particulièrement les personnes qui vivent en marge de la vie. Ce que désiraient humblement et désespérément mes parents pour leurs enfants, c'était qu'ils poursuivent leurs études au delà de l'enseignement élémentaire, seule chose qu'eux-mêmes avaient pu faire lors de l'occupation japonaise. Il y a des millions de « pauvres » dans le monde à qui a été offerte la bonne nouvelle du Christ. Il y a notamment, en Inde, des millions de dalits qui se battent pour que leurs enfants puissent s’arracher à la spirale de l'oppression et de la pauvreté ; il y a aussi, dans différentes parties du monde, des réfugiés en toujours plus grand nombre qui ont été arrachés de force à leurs foyers ; il y a encore des centaines de milliers d'enfants réduits à l'esclavage, dans des bordels et des industries des villes, à qui sont refusés les droits élémentaires de vivre comme des enfants, aimés et protégés ; il y a enfin des millions de gens soumis à l'oppression, qui se battent pour leur liberté, comme on l'a vu récemment au Myanmar. Et on pourrait allonger indéfiniment cette liste.

La croissance constante et exponentielle d’Eglises dans le « Sud » du monde (ce qu'on pourrait appeler « l'Eglise du Sud ») est attribuée en partie aux cœurs des « pauvres » qui ont trouvé cette chose à nulle autre pareille : la « bonne nouvelle » offerte par le christianisme. Il est indubitable que cette croissance, par exemple en Corée, doit beaucoup aux efforts missionnaires de l'Eglise occidentale (c'est-à-dire d'Europe et d'Amérique du Nord mais aussi d'Océanie), malgré certaines critiques, surtout dans la mesure où l'expansion du christianisme a souvent accompagné l'expansion coloniale. De plus, ainsi que l’a constaté le mouvement pentecôtiste au XXe siècle, les « pauvres » sont ceux qui reçoivent l'Evangile avec le plus d'avidité.

2.2 La mission est naturelle au peuple de Dieu

Il y a une très belle définition de l'évangélisation : « C'est un mendiant qui dit à un autre mendiant où trouver du pain ». On voit qu'il n'est pas difficile de suivre le raisonnement de ma mère : il est tout à fait naturel de partager des bonnes nouvelles, quelles qu'elles soient, avec ceux qui sont dans le besoin, que ce soit « chez soi » ou « ailleurs ». Bien qu'elle n'ait jamais évoqué le Grand Mandat, elle en était une représentante authentique. Pour elle, il y a des gens qui ne savent tout simplement pas ce dont ils ont désespérément besoin. Cette conviction, simpliste et profonde, a inspiré à de nombreux chrétiens de la première génération – qu’ils soient coréens, chinois, brésiliens ou nigérians – un très grand zèle dans la foi. Fréquemment, ce qu'ils disent n'est ni politiquement correct ni religieusement tolérant ; et, souvent, leur comportement n'est ni culturellement raffiné ni correctement informé. En fait, avec leur conviction inébranlable et leur énergie débordante, ils peuvent paraître religieusement impérialistes et culturellement ignorants. Un exemple typique est celui des missionnaires coréens pris en otages en Afghanistan. Mais je suis devenu l'un de ceux-là : missionnaire coréen aux Philippines.

L'histoire de l'Eglise est celle d'une activité missionnaire, parfois bonne et parfois mauvaise. L'instinct missionnaire du christianisme a été récemment confirmé par le mouvement missionnaire « Retour à Jérusalem » du mouvement chinois d'Eglises domestiques³.  Ce spécimen de laboratoire du christianisme moderne a survécu pendant toute une génération, quasiment sans aucune interférence extérieure, dans des conditions extrêmes de persécution de la part d'un système politique totalitaire brutal. Quand, enfin, le monde a eu l'occasion de redécouvrir (en partie) l'Eglise chinoise, il s'est aperçu à sa grande surprise que non seulement l'Eglise avait survécu mais aussi qu'elle s'était développée. Surprise plus grande encore : elle était résolue à « revenir à Jérusalem » alors qu'elle avait déjà beaucoup de mal à résister aux persécutions. La conception de la nature de l'Eglise (l’« ecclésiologie ») ne saurait être complète sans cette mission au monde, ad extra.

Par la Conférence mondiale des missions d'Edimbourg, en 1910, les Eglises protestantes ont manifesté leur volonté de coordonner leurs efforts pour incorporer cette mission intuitive dans un plan soigneusement élaboré qui avait pour but d’évangéliser le monde de leur temps. Comme, à l'époque, le monde était politiquement contrôlé à plus de 80% par les pays occidentaux « chrétiens », on envisageait avec optimisme la possibilité de réaliser, à terme, le Grand Mandat donné par le Christ. Les chrétiens de cette époque ne manquaient ni de plans, ni de ressources, et ils étaient convaincus de pouvoir « mener cette œuvre à bien »⁴.  Et pourtant : du temps même de cette génération, les pays dits « chrétiens » se sont affrontés dans deux des plus grandes guerres mondiales qu’ait jamais connues l'humanité. La deuxième moitié de ce siècle a vu l'affaiblissement des Eglises occidentales alors que de nouvelles Eglises émergeaient dans le monde non occidental. C'est ainsi que la mobilisation pour la mission s'est faite, au départ, depuis le Nord et l'Ouest en direction de l'Est et du Sud. Mais, au cours du dernier quart du XXe siècle, on a vu se multiplier des mouvements missionnaires du Sud vers le Sud (c'est le cas par exemple de missionnaires brésiliens à Malte). Cela ne remet aucunement en cause le zèle missionnaire de tant de membres de l'Eglise occidentale qui ont voulu donner leur vie pour faire connaître la très « bonne nouvelle » du Christ.⁵

Que nous apprend tout cela ? La vocation missionnaire de l'Eglise commence par la spécificité du Christ, et seuls ceux qui affirment qu'il est la voie de la vie peuvent suivre son invitation à participer à l’œuvre de restauration ultime voulue par Dieu. S'il est vrai que cette mission est jugée contestable dans notre monde religieusement pluraliste, elle est l’œuvre de gens qui croient et savent par expérience que le Christ est la meilleure chose qui puisse arriver dans la vie de chacun. Souvent, Dieu va chercher ses missionnaires en marge – en marge de l'Eglise (contexte ecclésial) ou du monde socio-économique (contexte social). En fait, c'est le « mendiant » qui apprécie à sa juste valeur le morceau de « pain » qu'il reçoit et qui ne demande qu’à faire connaître cette bonne nouvelle à d'autres « mendiants ». Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, la dynamique missionnaire a été d'une diversité incroyable : laïcs et ecclésiastiques ; évangélisation mais aussi engagement social ; occidentaux et non-occidentaux ; prédicateurs et professionnels. Le mouvement pentecôtiste a présenté avec force ce qu'on appelle la « vocation prophétique de tous les croyants », affirmant que tout chrétien est appelé à être missionnaire.

2.3 Un corps divisé au nom de la mission I – Quelle vie?

Pour moi-même comme pour ceux chez qui je suis allé, l’idée même d’un « missionnaire coréen » était bizarre. Auparavant, du moins d'après le sentiment commun, les « missionnaires » étaient des blancs qui vivaient dans un ensemble de bâtiments isolés, à l’écart de la population locale, important de leur pays ce qu'ils mangeaient. Un missionnaire qui avait besoin d'apprendre l'anglais ne correspondait pas au stéréotype traditionnel. Mais ce n'était pas la première fois qu'on ne reconnaissait pas la valeur personnelle d’un missionnaire : ma mère l'avait vécu longtemps avant moi.

Cela dit, j'ai rapidement appris que « toutes les missions ne se valent pas » et que, quand les gens parlent de mission, ils ne donnent pas toujours le même sens à ce mot. La plus grande différence que j'ai bientôt constatée, c'est l'importance donnée à la vie humaine par rapport à la mort : certains se sont donné pour mission de prêcher « la vie après la mort » alors que d'autres ont entrepris de s’occuper de « la vie avant la mort ». Cette distinction était particulièrement nette chez les missionnaires normaux (ou occidentaux), et je me suis vite rendu compte que, ce qui distingue les « grandes » Eglises des Eglises « évangéliques », c'est le caractère qu'elles donnent à la mission.

Ces groupes ont démarré à la même époque, celle de la Conférence des missions d'Edimbourg de 1910 : on présenta, pour la mission chrétienne (du moins, en l'occurrence, protestante), des programmes de travail théologique soigneusement conçus. Se faisant le champion des masses marginalisées et opprimées de la société, particulièrement dans le monde en développement, le camp de « la vie avant la mort » entendait préparer le peuple de Dieu et son Eglise à jouer un rôle important dans le processus de création d’une société juste. Avec la transition entre Edimbourg et la création du Conseil œcuménique des Eglises (COE), le groupe de « la vie après la mort » a progressivement été relégué en marge. Pour la missiologie des grandes Eglises, tous les éléments qui font obstacle à la création d'une société juste sont sujets de la mission : systèmes politiques oppressifs, structures socioculturelles injustes, pauvreté endémique, pandémie du VIH/sida, génocide ethnique, trafic de personnes humaines – et bien d'autres encore. Avec ses variantes, la célèbre théologie de la libération née en Amérique latine n’est qu'un exemple particulier de l’orientation missionnaire de ce groupe.

Ma vie de missionnaire aux Philippines, mon pays d'adoption, a commencé à l'époque de la dictature des Marcos. Souvent, des théologiens de la libération, formés dans le pays (et le plus souvent catholiques), avaient pris la tête du mouvement de résistance armée appelé Nouvelle armée populaire. De nombreux « ennemis » politiques du régime Marcos avaient pensé trouver dans ce mouvement le seul « lieu » possible de leur vie sociale et politique. Il est fréquent qu'une telle approche implique que les missionnaires non seulement soient en sympathie avec les victimes mais qu'ils participent à leur lutte. Sans doute une telle solidarité avec des gens dans la souffrance est-elle une noble cause, même si on lui reproche parfois de s’éloigner de l’« essentiel chrétien ».

Quant à l'autre camp, celui de « la vie après la mort », auquel je considérais appartenir, il s’intéresse essentiellement à « sauver les âmes ». Une fois posé le diagnostic correct que les problèmes humains ont leurs racines dans le péché et l'éloignement spirituel par rapport au Seigneur de toute vie, il apparaît que Christ le Sauveur est la réponse à tous les besoins humains. Au fil des décennies, ce camp n’a cessé de renforcer sa volonté d'évangéliser et d’implanter des Eglises, tout comme le camp de « la vie avant la mort » concentrait ses efforts sur les problèmes de « la vie ici-bas ». Cette mission évangélique s'est vue renforcée par la poussée du christianisme des pentecôtistes et des charismatiques, ce qui a entraîné la multiplication rapide des chrétiens évangéliques, notamment dans les pays du « Sud ». En matière théologique, certains thèmes du programme de travail « libéral » – par exemple l'unité de l'Eglise, le dialogue interreligieux et l'engagement social – furent abandonnées à l'autre camp. Le Congrès international pour l'évangélisation du monde (CIPEM – Lausanne 1974), généralement considéré comme la meilleure expression d'une mission évangélique organisée, marqua un tournant, affirmant positivement que le service social était partie intégrante de la mission chrétienne.⁶

Ce qui apparaît logiquement ici (sans qu'il soit même besoin d’évoquer l'enseignement de la Bible), c'est que ces deux approches sont complémentaires puisque nous devons bien vivre notre vie tant avant qu'après la mort. Mon zèle à implanter des Eglises parmi les tribus de montagnards m'a rapidement appris que présenter la « bonne nouvelle » chrétienne n'avait pas grand sens lorsque tant d'enfants mouraient faute de soins médicaux appropriés. Il faut que la « bonne nouvelle », outre la dimension céleste, inclue aussi cette dimension terrestre. Mais en même temps, apporter une aide humanitaire généreuse sans présenter le Christ, on ne peut pas appeler cela de la mission chrétienne. Après plusieurs années à cheminer en mission, ma femme et moi en sommes venus à cette conclusion : chaque « camp » détient une part de la vérité tout entière. Ce qui ne veut pas dire que leurs prétentions à chacun ne constituent qu'une demi-vérité : ce n'est qu'une partie de la vérité tout entière. Mais aucune des deux positions ne représente toute la vérité : dans les deux cas, il s'agit d’œuvres également crédibles de la mission de Dieu, mais aucune des deux n'est jamais complète sans l'autre.

2.4 Un corps divisé au nom de la mission II – Quelle Eglise?

Lorsque notre famille a déménagé, passant d'une bourgade à la ville voisine, notre environnement ecclésial a aussi changé : au lieu d'une seule communauté chrétienne, il y en avait plusieurs. Dans cette nouvelle ville, ma mère décida que nous irions tous dans une petite église pentecôtiste, dont le pasteur était une femme. Dans la société coréenne, et même pour les autres chrétiens, ce n'était certainement pas une paroisse respectable. Appelée à juste titre l’« Eglise pleurante », parce que ses membres y expriment librement leurs sentiments divers, on y trouvait des jeunes, des mères de famille et des familles entières qui venaient pleurer et trouver une espérance pour la vie. Même mes oncles (maternels) chrétiens nous pressaient de quitter cette Eglise « bornée et indécente », dont les membres prétendaient absurdement et régulièrement qu’il s'y produisait des guérisons et des miracles, pour ne rien dire du « parler en langues » qui suscite tant de controverses. Mais ma mère supporta avec constance les années de difficultés et, cette fois, les critiques des autres chrétiens vinrent s'ajouter aux conflits avec ceux des membres de notre famille qui n'étaient pas chrétiens. Je pensais auparavant qu'il s’agissait de s’imposer face au « monde » mais, alors, je découvris qu’il nous fallait aussi nous imposer face aux autres chrétiens ! Je me rends compte maintenant, a posteriori, qu’il y avait des problèmes doctrinaux qui divisaient l'Eglise. Mais j'ai aussi constaté que, trop souvent, ce sont des petites différences (souvent des divergences entre personnes) ou des aspirations véritablement « mondaines » – détenir et exercer un pouvoir – qui divisent les assemblées locales. Alors que, il y a environ 120 ans, il n'y avait qu'une seule Eglise presbytérienne en Corée (en fait, une seule « Eglise coréenne », ainsi qu'en avaient décidé les premiers presbytériens et méthodistes), on y compte aujourd'hui plus de 100 confessions presbytériennes, dont quelques-unes sont « d'importation » mais dont la plupart sont nées de scissions internes. Chaque groupe prétend à l'authenticité et à la vérité, aux dépens des autres, ce qui est manifestement non chrétien.

Ma perspective pentecôtiste s’est transformée à une époque où le mouvement pentecôtiste prenait son essor dans le monde entier. Du temps où ma femme et moi-même nous consacrions à notre œuvre parmi les tribus du nord des Philippines, ma dénomination pentecôtiste était devenue la plus nombreuse et la plus forte, et c'est elle qui, aujourd’hui encore, se développe le plus rapidement. Lorsque, il y a quelques années, nous avons implanté une Eglise dans un lointain village de montagne, une Eglise « libérale » qui se trouvait là est tout simplement morte, et nous avons « loué » le Seigneur pour cette merveille. Nous pensions que le « plein Evangile » de Christ était enfin arrivé en ce lieu. Pourtant, je me suis vite rendu compte qu'il y avait, dans ces montagnes, des centaines de villages dans lesquels il n'y avait pas une seule famille chrétienne, et moins encore une Eglise. A l’instar de la plupart des missionnaires zélés venus des Eglises « nouvelles » (ou « du Sud »), nous avions entrepris d'évangéliser tout le monde, y compris d'autres chrétiens. En fait, j'ai l'impression que nous avons consacré plus d'énergie à « convertir » d'autres chrétiens à notre forme de christianisme qu’à convertir des non-croyants. Pour nous, la croissance de l'Eglise (locale), c'était la croissance du Royaume, même si cela impliquait de recruter chez le voisin. De par sa nature extrêmement individualiste, le christianisme « évangélique » a consacré beaucoup de temps et d'énergie à essayer de faire la distinction entre ceux qui étaient « conformes » et ceux qui étaient « en dehors ». Il s'agissait d'« évangéliser » tous ceux qui étaient « en dehors », catholiques ou autres.

Ce n'est que lorsque j'ai commencé à avoir des contacts avec des frères et sœurs d'autres Eglises chrétiennes que j’en ai pris conscience : j'étais non seulement ignorant mais aussi arrogant. En fait, lorsque j'ai vu un bon théologien post-pentecôtiste fumer son cigare avec délice, ma confusion fut à son comble : comment cette bouche qui fumait pouvait-elle parler un « langage céleste » (ou en langues) ? Sincèrement, je me faisais du souci pour l'Esprit Saint, qui avait probablement besoin d'air frais. Ma conception de l'Eglise (ecclésiologie), de l'Esprit Saint (pneumatologie) et de la mission était désespérément superficielle et étroite. Et puis, par la suite, je me suis aussi rendu compte que le don du Saint Esprit au XXe siècle était destiné à l’Eglise tout entière. Seuls quelques courageux pentecôtistes comme David Duplessis ont compris ce que voulait l'Esprit Saint et ont voulu annoncer cette très bonne nouvelle à d'autres Eglises chrétiennes, alors qu'ils étaient sévèrement critiqués par leurs propres Eglises.⁷

Il est par ailleurs remarquable que le mouvement œcuménique, qui a tant fait pour rapprocher différentes Eglises chrétiennes, ait paradoxalement créé un environnement dans lequel certaines Eglises se trouvent tout simplement dans l'impossibilité d'entrer en contact avec ce réseau. Par inadvertance, il a créé une « règle » qui permet de savoir qui est « de l'Eglise » et qui est « en dehors » du cercle. La manière dont l'Eglise catholique a défini ce qu'est une authentique Eglise et ce qu’est une Eglise de seconde classe relève du même processus.

Ma conviction qu'il fallait « évangéliser tout le monde » s’est mise à évoluer lorsque j'ai commencé à rencontrer de nouveaux amis, des gens merveilleux qui ne s'habillent ni ne prient comme moi. En fin de compte, j’ai découvert que, moi aussi, je devais leur paraître très bizarre. Cette « unité de l'Eglise par la communion » (koinonia) est quelque chose que j'ai pu observer dès ma jeunesse : le chrétien moyen ne s'intéresse guère aux dénominations. J'ai aussi remarqué que des expériences de l'Esprit Saint vécues en commun rapprochent les chrétiens d’orientations diverses qui célèbrent ensemble. Cet « œcuménisme spontané »⁸  a été constaté dès l’époque de la Mission d’Azusa Street, qui est le véritable lieu de naissance du mouvement pentecôtiste moderne. J'ai personnellement été en contact avec différentes traditions ecclésiales dans des environnements missionnaires, et j'en suis venu à penser qu'une volonté commune de mission est elle aussi un « lieu » où peut se vivre l'unité de l'Eglise. Ce qui n’exclut pas des efforts structurels légitimes pour créer l'unité de l'Eglise.

2.5 L’histoire des deux frères

C'est presque par accident que j'ai entendu parler de la Conférence des missions d'Edimbourg de 1910. J'étais un praticien de la mission, après avoir fait des études de bibliste. Même le deuxième Congrès international de Lausanne pour l'évangélisation du monde (Lausanne II), qui s'est tenu à Manille en 1989, ne m'a pas intéressé, alors pourtant qu'il se tenait dans le pays où je travaillais. Puis j'ai été invité à participer à la Conférence préparatoire au centenaire d'Edimbourg (2005), et c'est alors que j'ai découvert cet événement historique et l’effet durable qu'il a exercé. Pour un pentecôtiste, c'était quelque chose de tout à fait nouveau. Je vais donc évoquer maintenant l'histoire de deux mouvements missionnaires du XXe siècle : la conférence d'Edimbourg et le mouvement pentecôtiste, qui sont nés tous deux au début du XXe siècle mais qui n'ont guère eu de contacts, comme deux frères qui ne se seraient jamais rencontrés. Pourtant, tous deux ont exercé une énorme influence sur ce qu'est aujourd'hui le christianisme.

La conférence qui s'est tenue à Edimbourg en 1910 fut l'expression d'une volonté de rapprocher les sociétés missionnaires et Eglises chrétiennes, résolues à faire en sorte que tout cela soit réalisé dans le courant de « cette (leur) génération ». Ce rassemblement de chrétiens représentant essentiellement des « grandes » Eglises occidentales baignait dans l'optimisme, pensant que tout cela pouvait enfin être réalisé, non pas seulement par la mise en commun de leurs efforts mais aussi grâce aux progrès de la civilisation occidentale et des puissances coloniales qui exerçaient leur contrôle sur la plus grande partie du monde « païen ».
Cette conférence adopta des documents bien préparés qui devaient aider les chrétiens à réaliser le Grand Mandat sans tarder. Mais, alors que, au cours de la première moitié du siècle dernier, ce mouvement étudiait certains thèmes critiques de la mission, les deux guerres mondiales ébranlèrent sérieusement l’optimisme qui régnait à cette conférence. Peu après la fin de la deuxième guerre mondiale, de nombreux pays « païens » accédèrent à l'indépendance, et la tradition d’Edimbourg s'est cristallisée dans un mouvement œcuménique qui, par la suite, a donné naissance au COE, même si sa Commission de la mission, héritière de la conférence d'Edimbourg, ne s'y est associée que quelques années plus tard. La deuxième moitié de ce siècle fut marquée par le développement de l’œcuménisme mais, à la fin de ses 50 premières années d’existence, celui-ci était confronté à de sérieux problèmes.

Le COE était né d'un mouvement missionnaire qui posait pour acquis que l'unité de l'Eglise est une partie intégrante de la mission, ou une condition préalable à la mission. Vu de l'extérieur, il est regrettable que le COE ait été un organisme missionnaire avec, dépendant de lui, un département œcuménique. En toute fidélité à l'idée d'origine, il aurait fallu toujours rechercher l'unité de l'Eglise dans le contexte de la mission ; mais, en réalité, la mission s’est trouvée réduite à la discussion sur l'unité de l'Eglise. Pour certains, c'est l'une des raisons pour lesquelles les « grandes Eglises » traditionnelles (particulièrement en Occident) n'ont cessé de perdre de leur influence, de leurs membres et de leurs ressources. 

A l’inverse, le mouvement pentecôtiste fut, à ses débuts à Los Angeles, un phénomène chrétien marginal. Si la société s’est férocement moquée de lui, les attaques les plus insupportables vinrent d’autres chrétiens.⁹  A tous égards, les premiers pentecôtistes n'avaient aucun poids, d'autant que la Mission d’Azusa Street était dirigée par un prédicateur afro-américain : William J. Seymour.¹⁰  Ce qui attirait les marginaux et les « pauvres » vers ce message de la présence immanente de Dieu, c'étaient des manifestations telles que des guérisons, des miracles et des expériences religieuses extatiques (ou le « baptême dans l'Esprit Saint »). Avec une ferveur missionnaire immédiatement reconnaissable,¹¹  le mouvement pentecôtiste fut avant tout un phénomène de « réveil ». Cette « religion des pauvres » a survécu à d'innombrables divisions et controverses doctrinales, ainsi qu'à une marginalisation récurrente et à de multiples critiques. Et c'est ainsi que, pendant le premier demi-siècle de son existence, elle est restée un mouvement marginal.

Pourtant, ses adhérents étaient fermement convaincus que « ce qu'il y a de mieux » (Christ) dans leur vie était encore amélioré par le don de l'Esprit Saint qu’ils recevaient et, avec enthousiasme, ils entreprenaient de communiquer la bonne nouvelle aux autres « pauvres » comme eux. Au cours de la deuxième moitié du siècle dernier, c’est grâce à ces « pauvres pleins de zèle » que ce mouvement s’est répandu dans le monde entier, sous différentes formes et manières. Ce mouvement de « spiritualité primale » a particulièrement attiré ceux qui sont « pauvres » de multiples manières (économiquement, socialement, politiquement, etc.) et qui vivent dans les pays en développement. C’est ainsi qu’on a « découvert » de nombreux types « autochtones » de christianisme qui rappellent beaucoup la spiritualité pentecôtiste mais qui n’ont aucun lien historique avec la « source » nord-américaine. Ce mouvement spirituel et de renouveau, qui ne dispose d'aucune organisation ni structure globales, est devenu un puissant mouvement missionnaire, ce qu'atteste sa croissance exponentielle.¹²  Mais, dans son zèle pour la mission, il a complètement fait abstraction de l'unité de l'Eglise, même si la Mission d’Azusa Street a démontré tout ce que la puissance de l'Esprit pouvait apporter à l'unité de l'Eglise.¹³

L’histoire de ces deux mouvements missionnaires, les plus puissants du XXe siècle, fait bien apparaître le contraste entre leurs origines respectives. Ce qu'il faut également remarquer, c'est leur éthique de la mission : l'initiative œcuménique est un mouvement de « rapprochement » (centripète), alors que le mouvement pentecôtiste et charismatique est un mouvement d’« expansion » (centrifuge). Et maintenant qu’ils ont un siècle d’expérience, chacun a commencé à réfléchir sur lui-même, à réfléchir sur ses points forts, sur ce qu'il a accompli, tout en considérant d’un œil critique ses points faibles et ses erreurs. Bien évidemment, le COE procède de façon plus organisée alors que l’autre mouvement le fait encore d'une manière « spontanée ». Les dernières Assemblées du COE ont mis l’accent sur la personne et l’œuvre du Saint Esprit¹⁴ et ont, après mûre réflexion, décidé d'inviter un certain nombre de délégués pentecôtistes. Cette attitude est confirmée par la dernière Conférence mondiale sur la mission et de l'évangélisation (Athènes 2005), qui avait pour thème : « Viens, Esprit Saint, guéris et réconcilie »¹⁵. La présence du christianisme pentecôtiste dans cette réunion s'est manifestée non seulement dans les discours en plénière mais aussi dans les ateliers et dans les programmes de prière. La création d'un espace nouveau et plus neutre comme le Forum chrétien mondial est un signe de cette prise de conscience toujours plus forte.

Du côté pentecôtiste, certaines Eglises, en particulier des continents du « Sud », ont commencé, lentement, à participer à certaines réunions du COE ou de conseils nationaux d'Eglises. Souvent, de telles décisions sont très critiquées par les autres Eglises pentecôtistes, par des organisations sœurs et par leurs propres membres. Des dialogues œcuméniques sont en cours avec l'Eglise catholique¹⁶,  les Eglises réformées¹⁷,  les luthériens ainsi qu'avec le COE au niveau mondial, alors que les dialogues se multiplient aux niveaux national et local. A la différence des gens avec qui ils dialoguent, les délégués pentecôtistes parlent toujours en leur nom propre, n'ayant aucune autorité pour représenter leurs Eglises respectives.

Cette réflexion critique sur soi-même et la conscience croissante qu'ils ont l'un de l'autre au travers de contacts variés (et parfois courageux) ont rapproché les deux « frères » beaucoup plus que cela n'était possible il y a plusieurs décennies. Nous nous préparons à célébrer le centenaire d'Edimbourg, et c'est peut-être là une occasion historique de resserrer les rangs de l'Eglise en vue de sa mission. Même la conférence d'Edimbourg de 2010 corrige ces erreurs en s'ouvrant aussi largement que possible : ecclésialement, dans la mesure où elle inclut des catholiques, des évangéliques et des pentecôtistes, et géographiquement, dans la mesure où elle s'efforce de tenir compte de l’état actuel du christianisme mondial, en majorité « du Sud »¹⁸.  Il nous faut confesser que cette histoire divisée n'est pas ce qu'a voulu le Seigneur : elle tient à la myopie des humains et à leur incapacité à reconnaître l'intention divine. Nonobstant la fragilité humaine, l'Esprit, avec sa créativité et la puissance de sa grâce, a fait progresser la mission de Dieu ; et, maintenant, il rassemble son Eglise pour cette même mission.

2.6 Une frange énorme : le christianisme du « Sud »

Nous avons vu précédemment que l'une des lignes de division entre Eglises passait entre les Eglises « majoritaires » et les Eglises évangéliques. Les premières étaient généralement considérées comme « libérales » dans leur attitude à l'égard des Ecritures, de la mission et du monde (y compris des autres religions), alors que les secondes étaient considérées comme « conservatrices » dans ces mêmes domaines. De façon générale, on peut dire que les premières se trouvent au sein du COE alors que les autres en sont « en dehors ». Cependant, quelles que fût leur position théologique, les Eglises occidentales étaient celles qui envoyaient des missionnaires (elles étaient « donatrices » et donc « chrétiennes » puisqu’elles « faisaient de la mission »), alors que les pays du Sud étaient considérés comme constituant le champ de la mission (les bénéficiaires, les « païens », donc les « destinataires de la mission »). Ainsi se présentait la situation au niveau mondial il y a une centaine d'années (en l'occurrence, à l'époque de la conférence d'Edimbourg).

Désormais, le mode de division du monde chrétien a radicalement changé. Le centre de gravité du christianisme mondial s'est déplacé vers le sud, ce qui signifie qu'il y a beaucoup plus de chrétiens (environ quatre fois plus) dans le Sud que dans le Nord (ou « Occident »). L'augmentation rapide du nombre de missionnaires venus du « Sud » en est aussi une conséquence naturelle : ils sont déjà plus nombreux que leurs homologues occidentaux traditionnels. Par exemple, après les Etats-Unis, la Corée est le pays qui envoie le plus de missionnaires alors que, par rapport au nombre d'habitants, c’est, curieusement, la Mongolie.¹⁹  Le plan ambitieux (quoique nullement surprenant compte tenu de l'énorme population chrétienne, qui ne cesse d'augmenter) des réseaux chinois d'Eglises domestiques, à savoir trouver 200 000 missionnaires dans un proche avenir pour « revenir à Jérusalem », peut très bien devenir réalité. Ce ne sont là que des chiffres. Mais tout aussi important, c'est ce qu'il y a « sous le capot ».

On note, dans le christianisme du Sud, plusieurs caractéristiques importantes. La première est sa conception holistique de la foi chrétienne : ce qui compte, ce n'est pas seulement la dimension spirituelle du salut mais aussi les dimensions matérielles et physiques de la vie. Dans un sens, « la vie avant la mort » et « la vie après la mort » se conjoignent pour constituer le spectre complet de la vie humaine. En fait, un Dieu suprême qui n'est pas capable d'apporter la guérison physique aujourd'hui alors qu’il promet une vie éternelle après la mort n'est pas du tout convaincant pour des gens qui, régulièrement, font appel aux esprits de leurs ancêtres pour leur apporter guérison et bonne fortune.

Tout aussi holistique est la conception du monde naturel et surnaturel. Dans une conception religieuse du monde qui considère que les esprits, les dieux et les démons interviennent très activement dans les affaires humaines, il n'est pas surprenant que le christianisme du Sud fasse intervenir, dans la vie religieuse, des êtres spirituels ainsi que des phénomènes tels que les miracles et l'exorcisme. Socialement parlant, devenir chrétien coûte souvent très cher dans de nombreuses régions du Sud, où le christianisme est une religion minoritaire « étrangère »²⁰.  Si les chrétiens arrivent à persévérer dans cet environnement hostile, c'est qu'ils ont la conviction profondément ancrée que, dans la vie, ce qu'il y a de mieux, c'est le Christ. De plus, de façon générale, ces chrétiens du Sud croient les Ecritures sur parole,²¹ à la différence des méthodes occidentales sophistiquées d'interprétation de la Bible, qui contiennent une bonne dose de ce scepticisme et d’arguties. Accepter sans discuter l'enseignement religieux fait partie de leur culture. Cela explique pourquoi on trouve dans la même Eglise (par exemple dans l'Eglise anglicane) une remarquable différence entre l'Occident et le Sud (par exemple en Ouganda) à propos de questions telles que la sexualité humaine. Quoi qu'il en soit, la plus nette division au sein du christianisme est entre le Nord du Sud. Mais, trop beau pour être vrai, ce tableau n'est pas sans poser des problèmes. Le grand danger est que le christianisme soit réduit à l'ancienne religion dans laquelle des divinités sont « utilisées » à des fins de consommation humaine. Néanmoins, le christianisme du Sud manifeste qu'il est fort capable de renouveler le christianisme mondial, tout en s'implantant profondément dans une société non chrétienne, sinon même antichrétienne. Et cela rend la mission chrétienne actuelle extrêmement viable et efficace. 


3. Conclusion

Le siècle qui vient de s'écouler nous a manifesté l’œuvre remarquable de Dieu : au niveau global, le christianisme a traversé des crises mondiales sans précédent en même temps qu'il s'est vu offrir d'incroyables possibilités de se développer. L'unité des chrétiens continuera à être un défi majeur pour les communautés chrétiennes. A l'avenir, il y aura toujours plus de raisons pour que les divisions s'intensifient ; mais les Eglises ont aussi une raison plus urgente et impérative de coopérer. La mission de Dieu, c'est de restaurer complètement sa création par le moyen de la puissance vivifiante de l'Esprit Saint. Si la mission a divisé l'Eglise, c’est uniquement par la faute des hommes. En fait, la mission consiste à rassembler l'Eglise.

Donc, pour nous tous, chrétiens, notre cheminement nous a appris que l'unité de l'Eglise, c'est comme faire de la bicyclette : si nous n'avançons pas, nous tombons. On a eu raison de concevoir l'unité de l'Eglise dans le contexte de la mission, et il faut poursuivre sur cette voie. Appelés par un seul Dieu, rachetés par le seul Seigneur et vivifiés par la présence du seul Esprit, être Eglise ensemble n'est pas seulement un rêve mais aussi une chose possible. La communion d'amour et une prière inspirée par l'Esprit nous offrent un potentiel d'œcuménicité spontanée. Un autre domaine dans lequel nous pouvons être Eglise ensemble, c’est lorsque nous œuvrons ensemble pour la cause du Royaume de Dieu. Nous avons suffisamment d'expérience pour continuer à poursuivre cet objectif.

Mais alors, comment organiser structurellement l’œcuménisme organique ou spontané de façon à le perpétuer ? C'est là un très sérieux problème, comme l’illustre bien l'histoire de l’œcuménisme au cours de ces 50 dernières années. Pour cette raison, nous ne devons pas ignorer la nécessité d'apprendre et de réfléchir : désirer sérieusement apprendre de l'Ecriture et apprendre des autres chrétiens, ce qui devrait nous amener à désirer être un. Des occasions comme celle-ci peuvent très bien favoriser un tel œcuménisme authentique en combinant la koinonia ouverte, le culte inspiré de l'Esprit, et la diligence pour apprendre à discerner ce que réalise le Seigneur dans différentes communions chrétiennes. C'est toujours pour la mission de Dieu que nous sommes appelés ensemble à être un seul corps, afin que le monde sache que nous sommes le peuple de Dieu (cf. Jean 17,21-23). Pour nous encourager, je me permettrai de citer ce proverbe africain : « Si tu veux aller vite, marche seul. Si tu veux aller loin, marche en compagnie. »


Avec sa femme Julie, Wonsuk Ma (wma@ocms.ac.uk) s’est installé comme missionnaire aux Philippines en 1979, s’occupant essentiellement d’implanter des Eglises parmi les tribus montagnardes et de former des responsables sociaux. Il est actuellement directeur exécutif du Oxford Centre for Mission Studies à Oxford (Royaume-Uni).


1 On trouvera mon article : « Mission as the Restoration of God’s Creation » dans Wonsuk MA : The Spirit of God in Creation – Lessons for Christian Mission, publié dans Transformation 24/3 & 4 (juillet & octobre 2007), pp. 222-230, en part. p. 227.
2 J'essaierai d'éviter des expressions et termes trop abstraits et de conserver à mon intervention son caractère parlé ; néanmoins, certaines généralisations seront inévitables.
3 David AIKMAN : Jesus in Beijing – How Christianity Is Transforming China and Changing the Global Balance of Power, Regnery, Washington, DC 2003, pp. 193-205 ; Paul HATTAWAY : Back to Jerusalem – Three Chinese House Church Leaders Share their Vision to Complete the Great Commission, Authentic Media, Waynesboro, GA, 2003. http://www.backtojerusalem.com/
4 Le thème de cette conférence : « Evangéliser le monde au cours de notre génération » fut effectivement le mot d’ordre de la communauté missionnaire du monde occidental.
5 J'ai été personnellement très impressionné par une missionnaire : Ruby Rachel Kendrick (1983-1908) qui est morte en Corée peu après son arrivée. Sur sa tombe, on peut lire : « Si j'avais mille vies à donner, elles seraient toutes pour la Corée. » On trouvera de nombreuses évocations des premiers missionnaires en Corée dans Taek-bu JUN : Yanghwa-jin Missionary Biographies [en Coréen], éd. rév., Hongsung, Séoul 2005.
6 Comité de Lausanne pour l'évangélisation du monde (CLEM) : « La Convention de Lausanne ».
7 David DU PLESSIS : A Man Called Mr. Pentecost – The Story of a Legendary Missionary to the Church, Bridge Publishing, South Plainfield, NJ, 1977.
8 Cette expression a été employée, pour décrire un phénomène œcuménique inattendu chez les pentecôtistes et les charismatiques catholiques, par Koichi KITANO in : Spontaneous Ecumenicity between Catholics and Protestants in the Charismatic Movement, thèse de doctorat, Centre Escolar University, Manille 1981.
9 Cecil M. ROBECK Jr., in : The Azusa Street Mission and Revival – The Birth of the Global Pentecostal Movement Thomas Nelson, Nashville, TN, 2006, p. 134, reprend une caricature typique de ce temps, qui tourne en ridicule le mouvement pentecôtiste.
10 Cecil M. ROBECK Jr. : The Azusa Street Mission and Revival – The Birth of the Global Pentecostal Movement, en part. pp. 87-128, où est décrit le rôle essentiel joué par Seymour dans la Mission.
11Par exemple Allan ANDERSON, in : Spreading Fires – The Missionary Nature of Early Pentecostalism, Orbis, Maryknoll, NY, 2007, pp. 149-190, note que, dès 1906 (l'année où a commencé la Mission d’Azusa Street, un missionnaire pentecôtiste était présent dans les « Pays bibliques » (p. 152-53).
12 Patrick JOHNSTON & Jason MANDRYK, in : Operation World, 21st century edition, Paternoster, Cumbria (R.-U.) 2001, p. 3, prévoient qu'il y aura près d'un milliard de pentecôtistes/charismatiques en 2010.
13 Le caractère inter-racial et œcuménique de la Mission d’Azusa Street est abondamment attesté. Pour redécouvrir cette tradition, en particulier pour les pentecôtistes d’Asie, voir Cecil M. ROBECK Jr. : « Pentecostal Ecumenism – An Introductory Essay for Asian Pentecostals » in : Asian Journal of Pentecostal Studies 2/1 (1999), pp. 87-103.
14 Le plus évident est le thème retenu pour la VIIe Assemblée générale (Canberra, Australie, 1991) : « Viens, Esprit Saint, renouvelle toute la création ». Quoique moins explicite, le thème de la IXe Assemblée générale (2005) garde cette orientation : « Transforme le monde, Dieu, dans ta grâce ».
15 Conférence mondiale sur la mission et l'évangélisation – http://www.mission2005.org/, 19 mai 2005 (vérifié le 25 octobre 2007).
16 Par exemple : « Evangelism, Proselytism and Common Witness – The Report from the Fourth Phase of the International Dialogue 1990-1997 between the Roman Catholic Church and some Classical Pentecostal Churches and Leaders », in : Asian Journal of Pentecostal Studies 2/1 (1999), pp. 105-151.
17 Par exemple : « Word and Spirit, Church and World – The Final Report of the International Dialogue between Representatives of the World Alliance of Reformed Churches and Some Classical Pentecostal Churches and Leaders 1996-2000 », in : Asian Journal of Pentecostal Studies 4/1 (2001), pp. 41-72.
18 Towards 2010 – « Edinburgh 2010 – Mission in Humility and Hope » – http://www.towards2010.org.uk/int_June_2005_doc.htm (vérifié le 25 octobre 2007).
19 Pour le chiffre total, ce pourrait être l'Inde, en comptant les nombreux missionnaires multiculturels dans ce pays – JOHNSTON & MANDRYK, Operation World, p. 6.
20 On trouvera un témoignage personnel à ce propos dans Wonsuk MA & Julie C. MA : « Jesus Christ in Asia – Our Journey with Him as Pentecostal Believers », in : International Review of Mission 94 (2005), pp. 493-94.
21 Philip JENKINS : The New Faces of Christianity – Believing the Bible in the Global South, Oxford University Press, Oxford 2006.